Samedi 5 avril 2008

Ghislain, 28 ans. Je vis à Rennes où j’ai un emploi stable. Je suis séropo depuis maintenant 10 ans, sans avoir eu de gros ennuis de santé depuis. Je vis une histoire sentimentale depuis bientôt 6 mois avec un garçon charmant.

«À 18 ans, j’ai vécu mes premières expériences homosexuelles. Après quelques plans pas très satisfaisants et quelques rencontres plus suivies pour lesquels je m’étais protégé, j’ai passé 6 mois avec un homme. Dès nos premiers rapports, il a refusé la capote ; il m’a dit qu’il passait régulièrement des tests et que tout était ok. Je lui ai fait confiance en cédant rapidement, sans vraiment essayer de négocier. Pourtant j’avais toutes les infos en main, j’ai seulement laissé filer les choses. Notre histoire s’est terminée et j’ai repris mes principes de prévention avec d’autres, notamment avec celui qui restera à mes côtés pendant de nombreuses années et qui m’a épaulé par la suite. Là, toute une série de petits tracas me sont tombés dessus : inflammation d’une couille, bronchites, hémorroïdes, fatigue permanente… J’ai même dû me faire opérer d’un kyste à l’oreille. C’est à cette occasion qu’une infirmière s’est blessée et qu’on m’a proposé de faire un test. Je n’étais pas très soucieux, mais les résultats tardaient à arriver et finalement le chirurgien m’a dit que j’étais séropo sans le savoir ! 

Suit alors une période trouble, un pavé m’était tombé sur la gueule. J’ai tout de suite ressenti le besoin d’en parler, à ma soeur, à mon amie de toujours, à mon compagnon. Ils ont tous, malgré leurs maladresses, su trouver les mots, l’attitude qui convenaient. Sans eux, je ne sais pas comment j’aurais pu surmonter cette annonce. Il m’a fallu aussi faire mon devoir et prévenir l’homme avec qui j’avais baisé sans capote. Je n’avais et n’ai toujours pas de sentiment de haine ou de vengeance envers lui (à quoi bon ?). Je ne me suis pas non plus senti coupable, même si j’aurais pu éviter la contamination en ne lui cédant pas. Je me dis que j’étais jeune, inexpérimenté et malléable. Je l’aurais sans doute vécu différemment si j’avais eu des relations à droite à gauche, fréquemment et sans capote. Je l’ai aussi dit à mes parents, avec le soutien de ma soeur. Là, il y avait double annonce : ils découvraient à la fois que j’étais gay et que j’étais séropo et ça n’a pas simplifié les choses ; mes deux "états" sont d’ailleurs toujours intimement liés dans leur esprit. Cela s’est tout de même passé le mieux possible, et depuis lors ils ne cessent de me soutenir. La relation que j’entretiens avec eux tient de l’aide, celle qu’ils m’apportent, mais elle est aussi d’une certaine façon un poids parce qu’il faut que, de mon côté, je les aide aussi, que je me soucie d’eux. C’est pour moi une façon de leur montrer que je suis fort, que je suis capable de gérer cette situation. Je ne souhaite pas être surprotégé et je dois donc imposer des limites, aux coups de téléphone ou à mes visites par exemple. Imposer des limites, c’est une façon de les aider aussi à surmonter cela. Je les informe, même parfois des résultats médicaux, pour qu’ils ne soient pas dans l’incertitude mais je les protège aussi. Il s’agit de trouver l’équilibre… J’ai été récemment contraint de rompre cet équilibre que je m’efforce de construire et de leur demander une aide financière. J’ai donc dû leur avouer mes faiblesses et leur dire que ma difficulté à me projeter dans le futur m’avait amené à ne plus donner d’importance à l’argent et à me surendetter. Là encore, ils m’ont aidé…

Être séropo, ça a changé ma vie : je me suis fixé pour objectif d’avoir la vie la plus satisfaisante possible et mes priorités ont évolué. J’ai plaqué mes études d’ingénieur et j’ai réalisé un rêve de gosse ; je suis aujourd’hui directeur d’une école maternelle. Je recommence à faire des projets à plus ou moins long terme, et j’ai plus que jamais envie de me donner les moyens de réaliser mes désirs. D’une certaine façon, être séropo me donne la niaque… Qui serais-je aujourd’hui si je n’étais pas séropo ? Je ne peux pas le dire, mais sûrement un homme différent car je me suis construit avec ce virus. Depuis un an environ, j’ai changé, après avoir enfoui pendant de longues années mes idées noires. Je n’en parlais pas, je ne voulais même pas prendre conscience qu’elles existaient. Mais périodiquement, après une soirée arrosée par exemple, les digues craquaient, sans que je puisse vraiment le prévoir. C’était alors crise de nerfs et crise de larmes, trois jours pour m’en remettre et un arrêt maladie. Le virus gagnait alors, je n’avais plus le contrôle de tout et ne pouvais plus satisfaire les exigences que je m’étais fixées, et qui étaient sans doute trop lourdes. Le jour où j’ai accepté l’idée que je pouvais avoir besoin d’aide, que je n’étais pas si fort que ça, je suis allé voir mon généraliste et un psy. Il m’a suffi de pousser la porte pour régler ce problème : depuis, plus de crise. J’étais sûrement mûr pour digérer la séropositivité qui depuis neuf ans m’habitait.

Dans ma vie sexuelle, je m’étais fixé pour règle d’annoncer à chaque nouveau partenaire que j’étais séropo. Depuis qu’un mec est parti en me laissant en plan, je ne le dis plus si je sais que c’est un coup d’un soir. C’est différent s’il y a un lendemain possible. S’il y a une éventualité, même minime, que quelque chose puisse se construire, je le dis. Je ne veux surtout pas que cela devienne un problème si quelque chose se construit. En fait, je le fais plutôt pour moi. Les réactions sont rarement de l’ordre du rejet, mais c’est une annonce qu’il faut accompagner. Je refuse cependant de choisir mes partenaires en fonction de leur statut : le mec me plaît ou il ne me plaît pas ! Dans la vie courante, parler de mon homosexualité ne me pose pas de problème, mais je ne parle de la séropositivité que lorsque cela est nécessaire. C’est le cas quand une discussion s’est nouée et que le fait de mentionner ma séropositivité devient une clef indispensable pour poursuivre l’échange. D’où aussi ce témoignage. Je trouve cela important, mais je me pose tout de même des questions. Je ne peux pas en mesurer les suites. Je dois reconnaître que je suis souvent assez surpris du peu de conséquences que cette déclaration peut avoir, du moins dans mon expérience personnelle. Mais je n’oublie pas que lorsqu’on semble bien portant, qu’on a un boulot et un entourage porteur, il n’est pas nécessaire de le dire ; on peut alors attendre d’être en confiance. C’est très différent lorsqu’on ne peut plus travailler, qu’on a les joues creuses et que le regard de l’autre devient interrogateur. Cette différence s’est manifestée à la fin des États généraux lorsque quelqu’un est intervenu pour parler du malaise ressenti par des jeunes séropositifs au contact de gays qui sont séropositifs depuis longtemps. Moi, je me suis senti à ma place lors de ces rencontres. Sans doute parce que j’ai été contaminé très jeune et que j’ai dix ans de "digestion" derrière moi. Je sors de ces États généraux avec plus de force, celle que chacun des participants y a mise. Malgré ma peur, je veux aujourd’hui être visible, aux yeux de tous.»

 

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